Il arrive que même après avoir obtenu la bonne information et reçu la bonne formation, les gens prennent de mauvaises décisions financières, ou n'en prennent aucune. On les entend dire régulièrement qu'ils veulent épargner, dépenser moins et planifier leur retraite, mais les études montrent que pour diverses raisons, ils ne joignent pas le geste à la parole.
[TRADUCTION]
« La littératie financière, c'est bien plus qu'apprendre aux gens à faire un budget. La plupart des personnes à faible revenu auprès desquelles nous travaillons savent comment faire un budget. Leur problème consiste plutôt à savoir comment survivre face à des priorités concurrentes (par exemple, la priorité ira-t-elle au loyer, à la nourriture ou à l'utilisation d'un téléphone pour chercher du travail?) et à une information qui porte à confusion et induit en erreur. […] C'est pourquoi il est très important à nos yeux d'examiner l'aspect comportemental de la littératie financière; j'espère que vous partagerez cet avis au moment de rédiger vos recommandations finales sur la stratégie. »
Pour mieux comprendre cette contradiction, le Groupe de travail s'est penché sur « l'économie comportementale », une discipline qui s'intéresse aux facteurs qui influencent le comportement financier afin de cerner la façon dont les gens prennent des décisions à propos de leur argent. Selon la théorie économique classique, les gens se servent de toute l'information à leur disposition pour faire des choix financiers rationnels. L'approche comportementale, par contre, reconnaît que les décisions financières personnelles sont influencées non seulement par les connaissances, mais aussi par une variété de facteurs psychologiques, sociaux et institutionnels. Par exemple :
Compte tenu des limites d'une approche strictement axée sur l'éducation, il est clair que les initiatives de littératie financière ne pourront pas être pleinement efficaces si elles sont mises au point et réalisées indépendamment de considérations qui ont une influence importante sur la prise de décisions des consommateurs. Nous croyons que l'économie comportementale peut s'avérer un outil puissant capable d'aider les décideurs et les formateurs financiers : elle éclaire le comportement des consommateurs et permet de déceler des mécanismes et des incitatifs susceptibles de favoriser la prise de décisions financières judicieuses. Cet éclairage a d'ailleurs déjà démontré son utilité sous la forme des stratégies pratiques « d'encouragement » que sont les mesures d'adhésion et d'indexation automatiques des régimes d'épargne-retraite en milieu de travail.
Dans une section précédente du rapport, nous avons discuté de la possibilité de faire appel aux régimes de prestations publiques mis à la disposition des Canadiens pour acheminer les ressources en littératie financière. Nous nous intéressons maintenant à la façon dont on pourrait modifier la conception de ces régimes de façon à exercer une influence positive sur les comportements financiers des Canadiens.
[TRADUCTION]
« Le gouvernement doit, pour sa part, faire en sorte qu'il soit facile, pour les particuliers, d'utiliser leurs connaissances, leurs compétences et leur confiance en eux. Par exemple, la composante 'connaissances' de la littératie financière dépend non seulement de la mesure dans laquelle les citoyens s'informent au sujet des programmes gouvernementaux, mais aussi des activités de communication du gouvernement pour informer le public. De même, les composantes 'compétences' et 'confiance en soi' de la littératie financière exigent que le processus de demande soit relativement clair et simple. »
Selon les conclusions qui se dégagent de nos consultations publiques et de nos recherches, on est en droit de croire que certains programmes publics conçus pour apporter une aide financière aux Canadiens ne sont pas pleinement utilisés.
Plusieurs facteurs entravent en effet le taux d'appropriation des prestations : non seulement les critères d'admissibilité et les processus de demande sont-ils trop compliqués dans certains cas, mais de nombreuses personnes ne savent pas à quel niveau des prestations elles ont droit, ni même qu'un régime a expressément été créé à leur intention.
C'est ainsi que bon nombre de candidats admissibles ne profitent pas de l'importante aide financière mise à leur disposition. En voici des exemples29 :
Figure 11 : Participation aux REER
Source : Statistique Canada, « Cotisations aux régimes enregistrés d'épargne-retraite », Le Quotidien, 5 novembre 2008.
Pour amener un plus grand nombre de Canadiens à tirer parti des prestations auxquelles ils ont droit, nous croyons que les responsables politiques devraient être sensibles au besoin de simplicité dans la structure et la documentation des programmes. Une étude réalisée pour le Groupe de travail indique qu'on pourrait accroître le taux d'appropriation et l'impact des prestations publiques en mettant en place des mesures destinées à simplifier les processus de demande et les critères d'admissibilité, ainsi que des initiatives visant à promouvoir la sensibilisation à ces régimes et la littératie parmi les groupes ciblés30. L'Organisation de coopération et de développement économiques a défini des normes semblables dans le but d'augmenter les taux d'appropriation. Les recherches démontrent par ailleurs que la participation aux régimes est plus importante lorsque ceux-ci ne comportent aucun formulaire de demande ou sont aussi automatiques que possible, par exemple en ce qui touche le « crédit en raison de l'âge » dans le régime fiscal. Il est fort plausible que, parmi les effets secondaires positifs que pourrait entraîner l'augmentation du taux d'appropriation, les Canadiens prennent confiance pour s'informer au sujet des autres programmes publics auxquels ils ont droit.
Lors de nos délibérations, les participants ont été nombreux à s'inquiéter du fait que certains groupes de la population n'épargnent pas, ou n'épargnent pas assez, attirant ainsi l'attention sur le fait que le taux d'épargne des particuliers au Canada est plutôt faible (lorsqu'on le compare à ceux du passé). Parmi les facteurs auxquels on a attribué ce problème, on peut relever ceux qui suivent :
[TRADUCTION]
« Les décisions financières devenant sans cesse plus complexes, nous devons faire en sorte qu'il soit plus facile pour les consommateurs de faire des choix financiers judicieux. L'une des recommandations dont nous avons parlé dans notre mémoire vise à changer l'architecture de choix, à concevoir des options afin que les Canadiens, en ce qui a trait à l'épargne-retraite, soient encouragés à faire des choix susceptibles de leur profiter financièrement. »
L'épargne est une activité financière élémentaire mais essentielle, qui peut consister à mettre de l'argent de côté, que ce soit pour de petits achats ou en vue de la retraite, et qui peut se dérouler à peu près n'importe quand. Étant donné qu'aujourd'hui, il incombe aux particuliers d'assumer une responsabilité croissante quant au financement de leur retraite, on ne saurait sous-estimer l'importance de l'épargne et de la nécessité d'un pécule pour la retraite. En outre, en raison de l'allongement important de l'espérance de vie, il est plus difficile de prévoir avec exactitude la durée de la retraite. Il faut donc un plan qui tienne compte du style de vie, des ressources, des imprévus et d'autres facteurs, et ce, pour une période qui peut s'étendre de plusieurs années à plusieurs décennies. Nos recommandations traitent non seulement de l'épargne, mais aussi de l'importance de développer une perception plus approfondie des choix dont disposent les Canadiens pour gérer la possibilité que leur longévité soit supérieure à celle de leur actif (par exemple, en assurant un flux de revenu donné jusqu'à la fin de la vie).
Dans d'autres sections de ce rapport, nous nous penchons sur différents moyens d'aider les Canadiens à épargner davantage. L'enseignement donné dans les écoles, dès le plus jeune âge, sur les techniques de base pour la préparation d'un budget et sur la différence entre les « besoins » et les « désirs » est un point de départ naturel. La mise au point d'une campagne de sensibilisation du public axée sur l'importance de la budgétisation et sur d'autres stratégies destinées à accroître l'épargne, est une autre piste, sur laquelle nous reviendrons dans la section IV, Prestation et promotion.
« …Si vous inscrivez les gens à quelque chose, […] et que votre abonnement est automatiquement reconduit sans que vous ayez à faire quoi que ce soit, cela a un effet énorme sur le comportement des gens. »
Les analyses comportementales montrent que certains préjugés personnels peuvent faire en sorte que même des personnes qui connaissent bien les questions financières s'abstiennent d'épargner. Conscients de ces facteurs comportementaux, les responsables politiques et d'autres parties intéressées ont commencé à envisager des « options par défaut » qui facilitent ou automatisent l'épargne. Les régimes de pension de retraite obligatoires qui existent à l'heure actuelle, tels le Régime de pensions du Canada et le Régime de rentes du Québec, reconnaissent implicitement que les particuliers ont parfois besoin d'aide pour cotiser systématiquement à ces régimes afin de financer leur retraite.
Nous pensons que le gouvernement du Canada devrait proposer des mécanismes supplémentaires d'épargne automatique aux citoyens du pays et se pencher sur les démarches entreprises ailleurs afin de relever les pratiques les plus efficaces dans ce domaine. Le gouvernement pourrait envisager, par exemple, de donner aux contribuables la possibilité de voir leur remboursement d'impôts transféré automatiquement à un compte d'épargne personnel, un REER ou un compte d'épargne libre d'impôt, au moyen d'une case à cocher sur le formulaire d'impôt, afin de simplifier et d'automatiser ce processus. Les études comportementales ont révélé que les versements forfaitaires tendent à faciliter l'épargne, car les particuliers perçoivent ces paiements différemment des revenus qu'ils touchent régulièrement, et les voient plutôt comme un surplus ou une prime qu'ils peuvent épargner. Les particuliers ont tendance à ne pas épargner l'argent qu'ils ont en leur possession; ils sont davantage portés à destiner des gains futurs ou inattendus à un mécanisme d'épargne.
[TRADUCTION]
« Le remboursement d'impôt devrait s'accompagner de la possibilité d'investir par dépôt direct dans un compte enregistré ou non enregistré. »
Les employeurs qui parrainent des régimes de retraite en milieu de travail sont également bien placés pour motiver leurs employés à accroître leur épargne à long terme. Les régimes d'épargne-retraite des employeurs, notamment les REER collectifs, les régimes de pension et les régimes de retraite interentreprises, peuvent constituer une composante importante de l'épargne-retraite d'un particulier. De nombreux Canadiens, toutefois, ne profitent pas pleinement de ces programmes. Dans la partie intitulée Au-delà de l'école, nous avons recommandé que les employeurs fassent appel aux efforts de sensibilisation à la littératie financière pour augmenter la participation aux régimes de retraite en milieu de travail. Nous encourageons, à titre d'outil supplémentaire, l'adoption de mécanismes incitant les employés à maximiser leur épargne-retraite au moyen de mécanismes d'adhésion automatique et de hausses automatiques des cotisations.
Divers gouvernements, aux États-Unis et ailleurs, ont déjà mis en place des mécanismes d'adhésion automatique en milieu de travail, lesquels se sont révélés particulièrement efficaces pour relever les taux d'épargne tout au long de la vie. Des études menées aux États-Unis révèlent que le taux de participation selon la formule habituelle (non automatique) était d'à peine 20 % après trois mois d'emploi et qu'il augmentait progressivement pour atteindre 65 % au bout de 36 mois. Dans les régimes comportant l'adhésion automatique des nouveaux employés assortie d'une clause de retrait, le taux d'inscription immédiat était de 90 % et, au bout de 36 mois, la quasi-totalité des employés étaient inscrits31. Au Royaume-Uni, le gouvernement a convenu d'instaurer l'adhésion automatique dans le cadre du régime national d'épargne en milieu de travail (National Employment Savings Trust), qui doit entrer en vigueur en 201232.
29 Shillington, R. (2010). « La littératie financière et l'utilisation des programmes de prestations de l'État. » Tristat Resources. Document de recherche préparé à l'intention du Groupe de travail sur la littératie financière. Disponible à l'adresse www.financialliteracyincanada.com
30 Ibid.
31 Madrian, B. C., & Shea, D. F. (2001). “The Power of Suggestion: Inertia in 401(k) Participation and Savings Behavior.” Quarterly Journal of Economics. 116(4): 1149–1187.
32 Gouvernement du Royaume-Uni, Department for Work and Pensions. (2010). Making automatic enrolment work – a review for the Department for Work and Pensions. Disponible à l'adresse www.dwp.gov.uk/policy/pensionsreform/workplace-pension-reforms/automatic-enrolment/index.shtml